Sur-Vivre de l’Art au Kamer
Goddy Leye
Rive droite du Wouri.
En plus de l’Eternel «on va faire comment?». En guise de justification des impostures régulières dont se rendent coupables leurs concitoyens, les plasticiens camerounais emploient volontiers le vocable «survie» pour résumer leur situation sociale. Il va sans dire que la situation de ces créateurs d’oeuvres de l’esprit laisse à désirer. Mais il continue d’y avoir des artistes et même des jeunes en formation. Masochistes ou candidats au suicide?
Il va de soi que pour les professionnels des couleurs et des formes, survivre signifie se maintenir en vie contre les vents et marées. Comme tout le monde ou presque. Comme les buyam sellam, comme les vendeurs à la sauvette, les fonctionnaires ordinaires (ceux qui n’ont pas de budget à gérer), les enseignants, les médecins, les profs d’université...
Survivre c’est donc simplement avoir une occupation qui entretient l’illusion d’une vie et d’une activité (même fictive, comme le « travail » des fonctionnaires). Les artistes plasticiens du Cameroun survivent. Comme leurs concitoyens. Ils font semblant de s’occuper pour passer le temps et se donner l’illusion d’oeuvrer à l’évolution de la société. La qualité du rendu final étant secondaire, l’essentiel est dans l’ouvrage ou son illusion ou son image. Pour survivre donc, les proffesionnels ont mis sur pied des associations moribondes sans plan d’action, sans project et donc sans activité autre que les expositions organisées par le ministère de tutelle. L’Union des Artistes Plasticiens du Cameroun, en abrégé UDAPCAM, peut ainsi se vanter de n’avoir organisé aucune exposition, aucun atelier, aucun séminaire et de n’avoir mené aucune réflexion sur le dévéloppement du méier en vingt ans. Record inégalable il faut l’avouer. Les «professionnels aguerris» portent souvent leur ignorance en matiÈre d’Esthétique, d’Histoire de l’art ou des débats qui parcourent le champ artistique, comme un étendard, symbole de leur bravoure. Il faut en effet être particulièrement brave pour afficher un mépris ostentatoire face aux mutations en cours dans le métier que l’on a choisi d’exercer pour la vie.
Même l’Universités’y est mise, organisant une formation en Arts et Histoire de l’art sans enseignants en nombre suffisants, sans laboratoire, sans ateliers spécialisés, sans galérie et sans vraie connexion avec le monde professionnel. Des jeunes diplômés peuvent ici se vanter de n’avoir jamais assisté à une exposistion véritable, organisée dans les quelques galéries de Douala et de Yaundé. Ils peuvent aussi se réjouir d’avoir passé l’essentiel des examens pratiques (peintures, sculpture, dessin – les disciplines comme perfomance, l’installation, la vidéo, la gravure... n’étant pas encore à l’ordre du jour ici) par écrit. Vous pourrez dire, à juste titre que cela n’a rien d’extraordinaire dans un milieu universitaire cmerounais. Mais tout de même, il faut le faire. Non?
Le milieu de l’art local est un véritable bouillon de culture qui donnerait matière à écrire des encyclopédies aux sociologues de l’art. Tous les maillons qui définissent traditionnellement ce secteur d’activité comme les instances de production, d’interméditation, de validation et de réception... à quelques exceptions près, sont des multiples de zéro. Dans ces conditions, les propositions ducampienne du «tout est art» et beuysienne du «tout le monde est artiste» sont prises au pied de la lettre. Artisans, chalatans, marabouts et artistes se disputent les rares cimaises qui existent. Les «critiques» convoque les ancêtres, dont ils ignorent para ailleurs tout, pour éclairer leurs discours. Ils survivent, comme les artistes.
Hervé Yamguen, (plasticien-poète) me posait il y a quelque temps, la question de savoir si l’exil n’était finalement pas le seul recours pour ceux qui s’engagent sur la voie de la création véritable dans ce pays. La réponse est naturellement individuelle dans ce cas. Mais survivre c’et échaper à la mort, l’on pourrait dire d’une part que le milieu de l’art local englué dans ses incompétences et ses absences de perspectives est une cimitière. Y échapper devient une urgence. Y rester c’est s’enterrer. Alors tous dans la barque pour ailleurs.
D’autre part, 1200 personnes en moyenne sont récupérées des flots au large des côtes espagnoles chaque mois, alors qu’elles tentaient de regagner clandestinement l’Europe dans l’espoir d’améliorer leurs conditions de vie. Peut-on se joindre au contigent de suicidaires sans en être? Autrement dit, cette fuite en avant peut-elle être autre chose que mourir? N’est-ce pas une simples différence (déplacement dans le temps) de la mort? Voire dans certains cas un raccourci vers elle? Partir comme tout le monde c’est mourrir.
Mais peut-on survivre en s’enterrant?
La question est peut-être justement celle de l’enterrement. Est-ce un passage obligé? Si survivre pouvait signifier sur-vivre, c’est-à-dire vivre au dessus de la vie, alors il serait question d’échapper au magma fixateur du statu quo ambiant par des attitudes, des comportements et des propositions audacieusses. Cela suppose pour l’artiste en devenir, de prendre conscience des ,imites de sa «formation» et de la compléter par des lectures, des recherches en bibliothèque et su Internet, des visites d’ateliers et d’exposition... Cela impose à l’artiste «professionnel» des efforts supplémentaires de mise à niveau, par les lectures, les participations aux ateliers, séminaires et autres recyclages, la curiosité et l’ouverture d’esprit. Il faudra enterrer un peu d’ego pour sur-vivre. Cela impose aux organisations de sortir de l’attentisme traditionnel et légendaire pour prendre en main l’organisation du métier et devenir partenaires de l’administration et des structures privés. Cela suppose, pour les rares galeries et centres d’art qui existent, une restructuration en profondeur visant à plus de professionnalisme et de clairvoyance. Cela supose pour le ministère de tutelle une professionalisation du département arts plastiques qui permettrait à terme de proposer une veritable politique capable de sortir ce secteur d’activité du coma actuel et d’éviter le ridicule qui consiste à considerer les arts contemporains comme des animations folkloriques bonnes pour les corridores et les couloirs d’hôtels. Cela pourrait s’interpréter comme une incapacité à s’arrimer à la marche du monde moderne et aux standards qui gouvernent la gestion de la culture contemporaine. Les excuses des contraintes budgétaires ne convaincraient personne.
Si tout le monde s’y met, alors on pourra tous survivre. Tous dans la barque de la survie.
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